"Vive le dimanche !"

" La décision de la cour d’appel de Versailles, qui a ordonné mercredi 14 juin la fermeture de 64 magasins d’un Usines Center des Yvelines, est-elle une victoire pour les droits des salariés, comme le disent les syndicats, ou la consécration d’une rigidité dépassée par l’évolution de la société et des modes de consommation ? L’ouverture des magasins le dimanche est une question complexe, qui mêle, ou oppose, activité économique, mode de vie des consommateurs et intérêts des salariés. Ainsi, la plainte émanait à la fois de syndicats d’employés et d’organismes professionnels qui mettaient en cause ce centre commercial pour concurrence déloyale.

Une chose est sûre. Une loi de 1906, avec de multiples dérogations, fondée sur des considérations plus religieuses que sociales, gagnerait à être toilettée, dans un pays où la pratique religieuse catholique n’est plus ce qu’elle était il y a un siècle : le "jour du Seigneur" est très souvent devenu celui du temps libre, de la famille, des loisirs et des activités domestiques. A l’inverse, l’allongement des distances entre domicile et lieu de travail, la concentration du commerce dans de grands complexes en périphérie des villes, alliés à la congestion du trafic routier, ont sans doute réduit le temps disponible pendant la semaine pour aller faire du lèche-vitrines. D’où les 30 à 40 % du chiffre d’affaires réalisés le dimanche, selon l’Usines Center.

Mais des salariés travaillent dans ces centres commerciaux. Eux aussi ont droit au temps libre, au respect des droits sociaux, à la vie de famille, d’autant que l’augmentation du travail le dimanche touche surtout les femmes. Or l’emploi dans ces secteurs est bien souvent précaire, mal payé. Dans ces structures atomisées, et compte tenu de la situation de l’emploi, le rapport de force est rarement en faveur du salarié. Autant dire que la liberté de choix, qui devrait être la règle dès lors que le dimanche serait systématiquement travaillé, est le plus souvent illusoire. En outre, dans le contexte actuel, plutôt brutal, du monde du travail, les syndicats savent que, si la digue protectrice du travail le dimanche cède, d’autres pourraient craquer derrière : travail de nuit, heures supplémentaires imposées ou non payées, etc. Quant aux effets sur l’emploi, ils sont difficiles à estimer. Les commerçants de l’Usines Center incriminé menacent de licencier 80 à 100 personnes, mais la CFTC-commerce assure que les ouvertures dominicales de plus en plus fréquentes "détruisent au final plus d’emplois qu’elles n’en créent".

Il n’est sans doute plus question pour l’actuel gouvernement de rouvrir un dossier très sensible. Mais, parmi les chantiers du nouveau quinquennat, devrait figurer celui d’une modernisation, respectueuse des salariés, de la législation sur l’ouverture des commerces le dimanche."

Source : www.lemonde.fr, Article paru dans l’édition du 17 juin 2006

 

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