« La nouvelle a été confirmée en fin de semaine dernière : la région de Bellegarde, dans l’Ain, va déposer en début d’année prochaine un projet de centre de marques très similaire à celui de Tournus. Le « petit frère » du projet de centre de marques de Tournus pourrait bien devenir pour lui un redoutable concurrent. C’est en tout cas l’interrogation que soulève le dossier que porte officiellement depuis la fin de la semaine dernière la toute jeune communauté de communes du Bassin bellegardien, pour l’occasion associée avec un opérateur britannique, Bergerac Estates Limited. Un promoteur britannique : c’est là le premier point commun avec le dossier de Tournus. En contact avec l’investisseur depuis le début du semestre, l’intercommunalité bellegardienne veut pallier le vide économique que lui ont laissé les restructurations industrielles. C’est le deuxième point commun avec le Tournugeois. Elle bénéficie pour elle d’infrastructures plus qu’intéressantes pour le projet qu’elle porte : l’A40 passe à côté du site pressenti (25 hectares situés sur la commune de Châtillon-en-Michaille), d’autant qu’un échangeur permet une sortie directe dans la zone concernée et que d’autres axes structurent le territoire : les RN84, 508 et 206. Voilà qui rapproche encore le dossier de celui de Tournus. Il l’est encore davantage par la gamme de produits que semble vouloir privilégier l’opérateur anglais : le prêt-à-porter haut de gamme. Là où la deuxième mouture du projet tournusien de G.V.A. semble largement viser la clientèle suisse, celui de Bellegarde fait rigoureusement le même calcul, situé qu’il est encore bien plus prêt de la frontière. C’est peut-être pourquoi l’estimation de fréquentation est plus forte que celle du centre de marques de Tournus : deux à trois millions de visiteurs par an. Quoi qu’il en soit, le dossier de Bellegarde devrait être déposé au début de l’année prochaine sur le bureau du préfet de l’Ain. L’examen par la commission d’équipement commercial de ce département pourrait avoir lieu à la fin du premier semestre pour un début de travaux envisagé dans le meilleur des cas à l’horizon 2008-2009. Le centre de marques bellegardien est conçu pour accueillir cent vingt boutiques (un investissement d’une cinquantaine de millions d’euros serait nécessaire), dont un ou plusieurs restaurants, ainsi qu’une zone de loisirs, du type roller-parc, couplé à une salle de spectacle de près de sept cents places (le projet de Tournus préfère, lui, jouer la carte de la promotion touristique). Les élus et l’investisseur escomptent la création directe de plus de quatre cents emplois, sachant que Bergerac Estates Limited se serait engagé à laisser la possibilité aux commerçants du centre ville de Bellegarde d’utiliser les espaces collectifs du village pour des opérations ciblées, un engagement doublé par celui de verser chaque année un euro par mètre carré loué au profit du tissu associatif local, ce qui représenterait donc annuellement quelque 25 000 euros. Le dossier, que les élus locaux saisissent comme « une bouée de sauvetage », ainsi que le déclarait lundi le maire de Châtillon-en-Michaille, pose plus d’une question pour le projet de Tournus. Si les premières réactions sont diverses (voir ci-dessous), la grande interrogation réside dans la proximité des deux projets : à 135 km l’un de l’autre et avec de si fortes similitudes, ils visent incontestablement deux zones de chalandise qui se superposent au moins en partie. Même en considérant que les commissions départementales d’équipement commercial de Saône-et-Loire et de l’Ain n’en tiennent pas compte, il est peu probable que la commission nationale (dont il y a fort à parier qu’elle sera à un moment ou à un autre saisie en appel) ne considère pas que deux projets si proches, c’est au moins un de trop. En attendant, le dossier tournusien conserve une longueur d’avance puisque son dépôt officiel sur le bureau du préfet de Saône-et-Loire n’est plus qu’une affaire de jours.
« Tournus, Les premières réactions : Prudence, réserve, craintes et justifications La nouvelle du dépôt prochain du dossier de centre de marques de Bellegarde, préparé dans une grande discrétion jusqu’à l’annonce officielle de la semaine dernière, a jeté le trouble dans le monde des magasins de marques. Didier Moret, reconnu comme « le » spécialiste national des centres de marques, par ailleurs animateur de l’Observatoire européen des centres de marques, reconnaît que l’annonce a engendré une certaine fébrilité : « j’ai été contacté par pas mal d’opérateurs sur le marché, qui se posent beaucoup de questions ». Un parfait connaisseur de son sujet qui, d’une manière générale, met en garde : « tous les projets ne sont pas d’égale qualité, ce qu’il faut, c’est le plus de données possibles sur l’opérateur et savoir d’abord s’il porte l’ensemble du projet jusqu’à la gestion ou s’il s’agit simplement d’un dénicheur de sites. Ensuite, pour tout projet, il faut regarder de près la typologie des marques. Pour que le positionnement sur le haut de gamme ne soit pas d’un effet d’annonce, il faudrait un engagement écrit, or en France, il n’y a aucune obligation en la matière ». A Tournus, le maire-adjoint Jean Boutet, qui suit le projet dès l’origine, joue résolument la carte de l’optimisme : « il est sûr qu’il n’y aura pas deux projets de ce type. D’où la nécessité de faire aboutir celui de Tournus dans l’intérêt de la Saône-et-Loire et de la Bourgogne. La région Rhône-Alpes a déjà un centre de marques à Romans. Est-ce qu’elle doit tout prendre ? La Bourgogne n’aurait-elle pas, elle aussi, le droit de vivre ? » Un élu qui met en avant les statistiques : en dix ans, l’emploi a progressé dans l’Ain de 25,5 % contre 9,8 % en Saône-et-Loire, d’où l’impérieuse nécessité à ses yeux de soutenir le projet de Tournus. Du côté du promoteur britannique G.V.A, qui porte le dossier du « Tournus Fashion Village Bourgogne », c’est la plus extrême réserve qui prévaut. Chantal Lutz, chargée de communication pour le groupe, qui n’a pas encore eu les détails du dossier bellegardien, se refuse à tout commentaire, précisant seulement que si la proximité de deux projets pose question, « c’est surtout compromettant pour le projet de Bellegarde car le nôtre est plus avancé ». En revanche, Jean-Patrick Courtois, le sénateur-maire de Mâcon (une ville dont Bellegarde n’est pas si éloigné), reste sur la même ligne : « je suis contre tous les villages de marques. Ils détruisent complètement les centres villes. Il faut être clair dans nos politiques publiques : on ne peut pas mettre de l’argent pour restructurer les centres villes et les détruire en acceptant l’installation de magasins de marques. Je serais contre même si un projet naissait sur ma propre commune ». Reste encore une inconnue : la position de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ain. En novembre 2001, l’instance consulaire avait exprimé son entier désaccord avec le projet de Tournus. Pourra-t-elle changer d’avis au motif qu’un dossier est aujourd’hui déposé dans son département ? »
Source : Le Journal de Saône et Loire / 23 novembre 2005