Le long des pavés rutilants de la promenade des Chartrons, dans les boutiques du Quai des marques, s’il est une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est « la qualité de la vue ». Pour le reste, même si l’on annonce une hausse des résultats de 30 %, autant dire que c’est plus compliqué.
Car au premier regard, un après-midi en semaine, la rangée d’enseignes prestigieuses rivalisant de tarifs « déstockage » entrecoupée de locaux vides ne semble pas affoler le chaland bordelais.
Et lorsqu’on lui demande si sa boutique tourne, cette gérante d’une grande enseigne lève les yeux aux ciel. Au milieu d’une salle désespérément vide, elle lâche sous couvert d’anonymat : « Heureusement qu’on nous a fait une grosse ristourne sur le loyer pour nous attirer ici. On n’est là que depuis quelques mois mais maintenant, il faut tenir. » Ambiance.
« Un site exceptionnel »
Dans une boutique de chocolats, Ingrid, la trentaine, fourrure noire sur les épaules, est plus enthousiaste et vante les bienfaits de l’ouverture le dimanche autorisée depuis un an sur le site. « C’est une aubaine. Je vous jure que le week-end, on cartonne. »
Suffisant ? « Mais bien sûr que c’est rentable, sinon on serait déjà parti. Attendez, pour faire un bilan, il faudrait trois ans de recul. On nous a donné un site exceptionnel... » Et elle reparle de « la vue »... Ingrid est sympa. Elle offre des chocolats, se dit prête à faire office de « marraine du projet ». Elle lance : « Cet endroit, j’y crois à mille pour-cent » Mais dans une boutique quasi vide, elle avoue : « C’est sûr que pour l’instant, en semaine, on manque de trafic... »
Dans son restaurant, Jean-Luc avance une explication. Pour lui, l’affaire tourne : 800 000 euros de chiffre d’affaires cette année. Inespéré, selon lui. « C’est un lieu de promenade, donc un endroit fait pour la restauration. Les Bordelais commencent à s’habituer à venir. Le soir, l’été, ou quand il fait beau, ça marche très fort. » Mais pour les autres commerces, il se désole : « On le voit aux sacs que tiennent les gens : ils font d’abord leurs courses en centre-ville et viennent ici après. »
Julie, jeune gérante d’une boutique de fringues pas plus fréquentée que les autres ce jour-là ne cache pas son malaise : « Ça reste rentable, mais quand on voit trois personnes dans la journée, on devient moins patient avec le client ! » Elle vante un moment la qualité de ses cravates. Et poursuit : « Le week-end, on a presque trop de monde, mais la semaine, c’est sinistre. Là, depuis trois semaines, on ne fait plus rien. Avec l’arrivée de l’hiver, j’angoisse sévère. »
Objectifs pas élevés
Un peu plus loin, un jeune manager analyse : « Pour beaucoup, ce n’est pas encore la catastrophe. On est tous hypermotivés. Les marques connaissent nos difficultés, les objectifs ne sont pas très élevés. Mais attention, il ne faut pas que ça dure trop longtemps, on ne pourra pas se permettre de continuer sur de trop petits chiffres. » Comme beaucoup, il pointe un déficit de communication : « Les gens ne nous connaissent pas. J’en vois encore qui nous demandent des enseignes qui ne sont plus là depuis trois ans ! »
Dans une prestigieuse boutique, Garance affiche mille précautions et se targue d’un bilan positif. « Je suis satisfaite, nous sommes premiers du centre. » Sans toutefois communiquer aucun chiffre.
Un peu plus tard, elle admet : « Nous n’aurons jamais la même clientèle qu’en centre-ville. » Pourquoi ? « C’est aussi une question d’image. Ici, n’oublions pas que c’est du déstockage. Et Dieu sait qu’à Bordeaux, l’image... »
Une phase de « montée en puissance ». Les mots employés par Alain Salzman, directeur général de Concepts et distribution, en octobre 2007, lors de l’inauguration du Quai des marques, demeurent d’actualité. L’enjeu était de donner une seconde chance à un pôle commercial victime alors d’une « erreur de casting », pour reprendre les termes de Jean-Charles Bron, maire-adjoint de Bordeaux, et de prendre de vitesse le projet concurrent de Village des marques de Saint-André-de-Cubzac. Le pari a été en partie gagné. Mais il est aujourd’hui sûr que la « montée en puissance », évaluée dans un premier temps à 15 ou 18 mois, sera plus longue. Entre-temps, la crise s’est invitée.
Des Hangars des quais première version, subsistent aujourd’hui une poignée de boutiques et des restaurants. L’échec commercial de Bricorama, Truffaut, Planète Saturn impose, fin 2006-début 2007, une nouvelle stratégie. Le groupe Affine, qui a racheté le site à Eiffage, décide d’investir deux millions d’euros dans les Hangars. Il fait appel à Concepts et distribution, qui a déjà ouvert un premier Quai des marques en région parisienne.
Des bureaux à l’étage
Les grands hangars sont divisés en petits locaux commerciaux. Dès l’automne 2007, l’inauguration se fait avec vingt boutiques de marques. Tandis que les travaux d’aménagement se poursuivent en extérieur, une deuxième tranche de magasins ouvre début 2008.
À ce jour, le Quai des marques de Bordeaux compte plus de 30 boutiques (Marèse, Abeil, Blanc bleu, Nike factory, Nodus, Le Creuset, Lindt, le Temps des cerises, Reebok , Guy Degrenne, Hugo Boss, Prima musica...) et onze cafés, bars et restaurants.
Par ailleurs, une partie des locaux est affectée à un usage non commercial. L’accord trouvé en 2006 pour éviter au nouveau propriétaire de passer en CDEC (Commission départementale d’équipement commercial), stipulait que le premier étage des anciens commerces (Truffaut, Bricorama) n’ait plus de fonction commerciale. Ceci a permis à l’école de commerce Inseec et à Laser contact, déjà présents au Hangar 17, de s’étendre dans le Hangar 18. « En moins de deux ans, 10 000 m2 de bureaux ont été loués », indique Élodie Babian, directrice du Quai des marques.
Ouvert le dimanche
À ce jour, une dizaine de locaux commerciaux ou de services sont encore libres. Deux nouvelles enseignes sont « en cours de signature » pour une ouverture avant les fêtes de fin d’année. Le Quai des marques d’aujourd’hui n’a plus guère de points communs avec les défunts Hangars des quais. Sauf une chose : l’autorisation d’ouverture le dimanche. Les seconds en avaient bénéficié en 2004. À la demande des commerçants du site, le Quai des marques a lui aussi fait l’objet, en septembre 2008, d’une autorisation préfectorale d’ouverture dominicale valable du 12 octobre 2008 à fin décembre 2009 moyennant une fermeture le lundi. Le week-end s’avère en effet le moment de plus forte affluence le long des quais.
Les promoteurs de l’Ice Room ont vu grand : une brasserie de 150 couverts, une terrasse chauffée de 100 places, un bar d’ambiance, une piste de danse (avec DJ du mercredi au dimanche soir), un fumoir vitré, un ice bar. Au total près de 800 m² dans le Hangar 19 et vingt emplois créés. L’Ice Room représente pour Pierre-Henri Pla Loubier un investissement de près d’un million d’euros. La brasserie misera sur le classique (foie gras, côte de boeuf, gambas, espadon, moelleux au cacao...). Le bar proposera vin et cocktails.
Les premières originalités apparaissent avec des images vidéo sur les murs blancs et avec le « bar interactif » où le mouvement des clients génère des projections. Mais le clou du lieu sera l’ice bar, le plus grand d’Europe où, par petits groupes, les clients, une fois vêtus de blousons et de moufles (fournis) pourront déguster par -10 degrés un cocktail servi dans un verre en glace et dans un décor taillé entièrement dans le même matériau. Frissons garantis !
M. M.
Source : www.sudouest.com, 30.10.2009