" Les différentes fédérations et associations de commerçants et artisans ont décidé de se constituer en un collectif interdépartemental pour contrer le projet de la municipalité de Romorantin Lanthenay"

" Les différentes fédérations et associations de commerçants et artisans ont décidé de se constituer en un collectif interdépartemental pour contrer le projet de la municipalité de Romorantin Lanthenay d’implanter en sa périphérie un complexe commercial que l’on nomme aujourd’hui « centre, ou village, de magasins de marques ». Le 3 juin dernier, Bernard Renck, coordinateur d’un Collectif national de défense contre les magasins d’usines (CNDMU, présidé par Jean-Pierre Fabre, par ailleurs président de la Fédération nationale des détaillants en chaussures de France), a tenu une conférence de presse pour couper l’herbe sous le pied de l’implantation d’un tel centre à Romorantin.

Il y a aujourd’hui 9 projets de ce type officiellement connus en France. Ils sont généralement portés par des promoteurs immobiliers qui édifient des équipements commerciaux visant à attirer un grand nombre de clients prêts à parcourir jusqu’à deux heures de route pour bénéficier d’une offre commerciale sans concurrence, tant sur la diversité de l’offre que sur les prix, particulièrement bas. L’objectif de ces centres est la suppression de l’ensemble des intermédiaires du circuit commercial classique par une vente directe et massive, directement depuis la sortie des usines des marques bénéficiaires. En France, ces centres sont développés par les sociétés Mac Arthur Glenn, Value-Retail, Freeport, GVA Collyer-Coxhead, toutes anglo-américaines. Un promoteur français, sur fond d’investissements américains, développe parallèlement les enseignes Marques Avenue et Quai des marques. Le nom de l’investisseur qui a pris contact avec la municipalité de Romorantin ne nous a pas été dévoilé. Ces centres sont organisés autour de marques connues du sportswear comme Nike, Adidas ou Reebok qui en sont les locomotives. Le reste est un mélange de magasins proposant des marques haut de gamme comme Cerruti, Boss, Versace, Aigle, Burberry, Lacoste... S’articulant autour d’une « rue » principale, ces centres offrent de nombreux services complémentaires : restauration rapide, salon de coiffure, garderie pour les enfants... Et surtout, un vaste parking pouvant accueillir, comme le centre de Troyes, quatre millions de personnes par an sur un complexe de 90 000 m2 ! À Romorantin, le projet final porte sur une structure de 150 magasins correspondant à une surface de vente de 30 000 m2 qui serait construite en deux étapes. On nous parle d’un million de visiteurs consommateurs par an provenant d’un rayon de 100 kilomètres autour du lieu d’implantation à proximité de l’autoroute.

Les grands bénéficiaires de ce type de centre sont, bien sûr, les consommateurs. Au-delà, les promoteurs livrent un village de marques clés en main au maire qu’ils ont démarché. Ils promettent des retombées fiscales conséquentes grâce à la taxe professionnelle et aux taxes sur le foncier bâti. On met en avant également des créations d’emplois, même si l’effet d’annonce n’occulte pas le caractère précaire de ces emplois (les détracteurs du projet parlent principalement de CDD à temps partiel, ce que conteste Jeanny Lorgeoux, maire de Romorantin.) On parle aussi de retombées touristiques pour les restaurateurs, hôteliers et sites du secteur. Enfin, la construction et l’entretien du complexe donne du travail aux entreprises et artisans locaux.

Du côté des détracteurs, Constance Borgoltz, mercière à Blois, présidente de la Fédération des unions commerciales, a pris la tête d’un collectif interdépartemental d’opposition au projet. Elle conteste le caractère légal des centres de marque « qui ne respectent pas les règles communes à tous les commerçants en pratiquant en permanence une concurrence déloyale en toute illégalité. » Le ton est donné ! À Troyes, l’installation d’un centre de marques aurait fait disparaître 300 commerces. Dans la seule ville de Troyes, le linéaire commercial est passé de 3 000 à 500 mètres. Les commerçants de Romorantin seraient bien sûr les premières victimes si ce projet voyait le jour. Mais, selon Constance Borgoltz : « Il n’y a pas que Romorantin qui subira les conséquences de cette installation. Toutes les cités, les bourgs ruraux situés dans la zone d’attractivité seront touchés. Il en va de même des commerces indépendants des plus grandes villes comme Blois et Orléans. »

Du côté de la mairie de Romorantin, on reste donc très prudent et l’on attend la version définitive du projet avant de se prononcer. Une étude est en cours qui devra déterminer le rapport avantages - inconvénients de l’arrivée d’un centre de marques. Si le projet se concrétisait, Jeanny Lorgeoux parle d’un indispensable accompagnement social pour les commerçants frappés, tout en se refusant à tuer dans l’œuf un projet qui pourrait être une grande chance pour la ville. Le spectre d’un risque conséquent demeure. Si ce centre de marques s’installait dans la région, à quelques dizaines de kilomètres de Romorantin, il tuerait malgré tout les commerçants du Romorantinais sans aucun bénéfice pour la capitale de la Sologne. L’ heure est aux réflexions avant que la Commission départementale des équipements commerciaux ne se prononce au mois de septembre prochain. Les joutes opposeront un représentant des consommateurs, celui de la Chambre de commerce et d’industrie, de la Chambre de métiers, une voix pour Romorantin, une pour Salbris et une pour le conseiller général du canton. Il faudra au moins quatre voix pour que l’installation soit acceptée. En espérant qu’aucune opposition d’ordre politique ne l’emporte sur l’intérêt général dans le cadre de ce délicat dossier.

Le point de vue du maire, Jeanny Lorgeoux

L’épicentre : - Pouvez-vous nous préciser la nature du projet et l’avancée des négociations à ce jour ? Avez-vous des précisions sur la distinction « magasins de marques » ou « magasins d’usines » qui préoccupe le président de la CCI ? Jeanny Lorgeoux : Il s’agit d’un projet de centre de magasins de marques, où seraient vendus des vêtements de renom national et international fabriqués l’année précédente et vendus à bas prix. À ma connaissance, la différence entre Centre de magasins d’usines et Centre de magasins de marques réside dans le fait que le CMM n’intègre aucune forme de négoce. A l’inverse, le Centre de Marques peut faire appel, par exemple, à des mandataires, ce qui donne plus de souplesse au dispositif, notamment en y associant - pourquoi pas - des professionnels déjà installés ailleurs. Le CMM s’implanterait prioritairement autour du péage autoroutier, sur le site du Syndicat mixte des Grandes Bruyères.

L’épicentre : - Quels seraient les avantages socio-économiques pour le bassin de vie de Romorantin si ce projet voit le jour ? J.L. : Nous avons mis sur pied une Commission Municipale de réflexion précisément pour répertorier les avantages et les inconvénients du projet. Je ne peux donc répondre complètement à votre question, cela serait malhonnête intellectuellement. Il est cependant évident que la force du projet tient en deux éléments : d’une part, un volant d’emplois créés considérable (de l’ordre de 400) ; de l’autre, une offre commerciale très intéressante pour les consommateurs (produits de grande qualité à bas prix).

L’épicentre : - Qu’avez-vous à déclarer aux détracteurs de ce projet, notamment à la Fédération des unions commerciales qui annonce des fermetures drastiques de magasins traditionnels sur l’ensemble de la région Centre ? J.L. : Il y a deux manières d’aborder le sujet, la bonne et la mauvaise. La bonne est de dire : voilà un projet intéressant quoique difficile ; demandons aux investisseurs de nous le préciser dans tous les détails, décortiquons-le dans tous ses aspects réels (avantages et inconvénients) et ensuite, prenons nos responsabilités publiques, en toute transparence, soit en le rejetant, soit en l’acceptant. La mauvaise manière est de dire, tout de suite : le projet est bon, faisons-le, coûte que coûte, ou bien, à l’inverse, le projet est forcément mauvais, rejetons-le. C’est la raison pour laquelle au-delà de la légitime inquiétude des commerçants textiles du Romorantinais, j’observe avec intérêt l’activisme vibrionnaire de certaines coordinations qui ne sont pas même venues se renseigner auprès de nous. Quant à nous, seul nous guide l’intérêt public, celui de redonner force et vigueur à un bassin d’emploi sinistré. C’est une œuvre difficile, qui implique de l’effort et du courage. La crispation n’est pas le bon réflexe. La lucidité appelle la réforme dans le dialogue. Les Romorantinais, qui vivent de très douloureux, moments, attendent de la solidarité des autres villes et autres départements ; pas des guerres picrocholines.

Alain Courtois très inquiet pour « l’avenir du territoire »

Du côté d’Alain Courtois, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Loir-et-Cher, on se pose beaucoup de questions. « De quoi parle-t-on, s’agit-il d’un magasin d’usine où les producteurs vendent directement en court-circuitant l’ensemble du circuit commercial, ou s’agit-il d’un « magasin de marques ». Sur le fond j’ai personnellement pris position en disant que je n’étais pas favorable. Mais sur la forme, je suis prêt à étudier de manière très précise ce projet sur Romorantin en fonction des difficultés du bassin d’emploi. Nous serons, quoiqu’il arrive, autour de la table des négociations pour faire connaître notre position. Ces magasins attirent beaucoup de monde. Or, 70 % du chiffre d’affaires de ces établissements sont faits par des clients locaux dans un cercle de trois quarts d’heure de voiture autour d’eux. Ils attireront notamment une clientèle nombreuse, jusqu’aux limites de Bourges et d’Orléans. Certes, ces centres sont des établissements commerciaux spectaculaires, parfois magnifiques. Mais ce qui est clair c’est qu’ils feront fermer le rideau définitivement à un grand nombre de commerçants. Il y a donc un aspect social délicat à traiter. Tous les fonds publics mis dans nos politiques de revalorisation des centres bourgs se verraient anéantis. Sur le front de l’emploi, on tuerait un grand nombre de CDI qui seraient remplacés par des CDD de 10 h, 20 h, et 30 h hebdomadaires, sans compter l’emploi de nombreux étudiants le week-end. En partant d’une base d’un emploi pour 60 m2, on estime que 250 emplois seraient créés environ à Romorantin On ne voit pas trop, dans ces conditions, comment les salariés licenciés de Matra auto retrouveront du travail. Bien sûr, la voix du maire de Romorantin sera prépondérante quand tout se terminera en CDEC (Commission départementale des équipements commerciaux.) Mais il faut se poser une bonne question : doit-on laisser mourir tout un territoire ? Cette question sera discutée et étayée. Bien sûr, en général, les consommateurs sont favorables à ces projets, moins c’est cher, mieux c’est achalandé, mieux ça vaut. Mais les consommateurs ne sont pas sensibilisés aux problèmes de cohésions sociales. Aujourd’hui, je n’ai pas fait statuer la chambre sur le sujet. Car je suis dans l’étude du dossier. J’ai le devoir de regarder et d’étudier le projet. Notre décision finale sera connue en septembre ou octobre quand nous aurons tous les éléments en main. »

Source : www.lepicentre.fr, Edition du Loir et Cher, Didier Morazin, Janvier 2006

 

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