Les signes de fléchissement de la consommation se multiplient, et les Français achètent moins de vêtements. En avril, les ventes de ce secteur ont reculé de 8 % en valeur, selon l’Institut français de la mode (IFM). La baisse atteint 9,5 % pour les hypermarchés et même 19 % pour les chaînes de grande diffusion. Depuis le début de l’année, les ventes de l’ensemble des circuits de distribution affichent un recul de 3,5 %.
"Cette chute est très sévère, estime Lucien Deveaux, directeur général de la chaîne d’habillement Armand Thiery. Je n’ai jamais vu cela en quarante ans de métier." Le mois de mai - dont les résultats ne sont pas encore connus - s’annonce aussi peu brillant. L’année avait mal commencé avec des soldes d’hiver médiocres. Puis la dégradation s’est amplifiée avec une chute en mars de 8,9 %.
Parmi les premières causes de cette baisse figurent les mauvaises conditions climatiques : "Un facteur aggravant", explique François-Marie Grau, secrétaire général de la Fédération française du prêt-à-porter féminin. Ce secteur a vu ses ventes chuter de 9,8 % en avril. "Les collections printemps-été s’écoulent mal", regrette-t-il. "On prie tous les jours pour que le soleil revienne", raconte un commerçant de la galerie commerciale Bercy 2 à Paris.
Le débat autour du pouvoir d’achat a "déstabilisé" les consommateurs, selon le président de la Fédération nationale de l’habillement (FNH), Charles Melcer. "Pour acheter, il faut se trouver dans de bonnes dispositions, argue-t-il. Quand on vous répète que vous n’avez plus d’argent, vous avez du mal à garder le moral."
"GARDE-ROBES SATURÉES"
Les ventes totales des 55 000 boutiques adhérentes de la FNH ont chuté de 7 % en mars. "Des commerçants se demandent aujourd’hui comment ils vont payer leurs vendeuses", s’inquiète-t-il.
Presque toutes les enseignes sont touchées par cette "déprime des Français". La chaîne spécialisée dans les articles de sport Decathlon, premier distributeur de textile en France, a vu son chiffre d’affaires de ce rayon reculer ces trois derniers mois. Or ce secteur représente près de 20 % de son chiffre d’affaires (4,4 milliards d’euros).
Même les géants de la mode comme le suédois H & M ou l’espagnol Zara, qui généralement affichent une solidité à toute épreuve, sont à leur tour touchés par la morosité des consommateurs. En avril, les ventes des magasins Zara à Paris ont baissé de 5 % à 10 %.
"La mode peut se passer de moi", ironise Nicolas Chopin. A la sortie d’un supermarché, ce trentenaire explique qu’il achète dorénavant des vêtements par "besoin" : "J’attends que mes habits soient usés pour en changer, raconte ce commercial qui gagne 1 200 euros par mois. Je vais peut-être m’acheter quelque chose en juillet pendant les soldes. Mais se faire plaisir, c’est terminé." "Les vêtements ne sont pas des achats de nécessité, rappelle M. Grau. On peut les différer : les garde-robes sont tellement saturées que nous pourrions nous passer de nouveaux vêtements pendant plus d’un an."
Jacques Périllat, président de l’Union des grands commerces de centre-ville, reconnaît que le "facteur psychologique" joue, mais pour lui "les vêtements ont été sacrifiés." La flambée des prix alimentaires et de l’essence a provoqué chez les consommateurs un arbitrage qui se fait au détriment de l’habillement. C’est le cas chez Carrefour où les ventes de produits non-alimentaires ont chuté de 8,8 % en avril. Le textile représente près de 10 % du chiffre d’affaires global des hypermarchés du groupe (57 milliards d’euros).
Dans un contexte de pouvoir d’achat contraint, les consommateurs sont obligés de faire des choix. Quand on gagne 1 500 euros, s’acheter un téléviseur à écran plat - leurs ventes se sont envolées de 30 % de janvier à avril, selon l’institut d’études GFK - a forcément un impact sur d’autres dépenses plus courantes comme l’habillement.
Seuls les grands magasins comme les Galeries Lafayette ou le Printemps s’en sortent bien (+ 7,2 % en avril). Une clientèle haut de gamme et étrangère - cette dernière représente près de 30 % de leur chiffre d’affaires - leur évitent la sinistrose qui s’étend sur d’autres pays d’Europe comme l’Espagne ou l’Italie.
Mustapha Kessous
http://www.lemonde.fr, 11.06.08