Freeport : un pavé dans la « mare » du transfrontalier ?

Aucun centre commercial n’a suscité autant de débats outre-Rhin que la seule zone qui vise, depuis Roppenheim, la clientèle allemande !

On a appris, la même semaine, que Bâle ouvrait un nouveau centre commercial (79 000 m²) facilement accessible par les autoroutes allemande et française ; que pour mieux valoriser ses 24 000 m² le centre de magasins de marques de Zweibrücken (Palatinat, à une soixantaine de kilomètres de la frontière) s’intégrait à un réseau ; que la zone commerciale « Boss » de Metzingen (au sud de Stuttgart) poursuivait ses extensions et que « Freeport » (près de 24 000 m²), village de marques de Roppenheim, changeait d’actionnaire principal. On aurait pu en déduire que l’Alsace était cernée à l’Est, au-delà des frontières, comme à l’Ouest (Saint-Dié, Reims, Troyes, etc...), par un réseau serré de magasins souvent dits (à tort) « d’usines ». L’exemple allemand aurait dû, d’autant plus, arrêter l’attention qu’on trouve, outre-Rhin, des zones commerciales à presque chaque sortie d’autoroute !

La « reconquête » de la clientèle allemande

On aurait pu se rappeler, à ce propos, qu’à plusieurs reprises le président du « Einzelhandelverband » (Association du commerce de détail du Pays de Bade) s’était félicité, tout en fustigeant la construction de « Freeport », du fait que notamment Fribourg, Kehl, Offenbourg, Lahr bénéficiaient d’une clientèle alsacienne bienvenue. Il redoutait que la construction du centre de Roppenheim ne fausse la concurrence et ne menace la survie des commerces badois ! L’argument (à propos cette fois des commerces alsaciens) trouvait également un écho de ce côté-ci du Rhin, dans le milieu des commerçants et, parfois, dans les cercles politiques ! Les uns et les autres auraient pu, certes, relever les effets de la concurrence allemande, mais ils auraient pu, aussi, se souvenir des nombreuses études qui soulignent le manque d’attractivité outre-Rhin du commerce alsacien. Celui-ci est loin d’attirer des flux comparables à ceux qui s’évadent du côté badois, palatin ou bâlois. Ce n’est sans doute pas un hasard si le Comité régional (alsacien) du tourisme s’est fixé, parmi ses objectifs, la « reconquête » de la clientèle allemande !

Tailler des ailes à des mouches

Car c’est bien de reconquête et de mise en oeuvre d’une séduction qu’il s’agit quand on évoque les échanges transfrontaliers. Il est significatif, à cet égard, qu’aucun centre commercial n’a suscité autant de débats outre-Rhin que la seule zone qui vise, depuis Roppenheim, la clientèle allemande ! Depuis des années cette dernière donne de l’urticaire à nos voisins, illustrant, d’une certaine façon, les propos d’un ancien préfet de la Région Alsace. « La coopération transfrontalière », disait-il, « se manifeste par beaucoup d’études respectables mais dès qu’il faut arrêter une décision en matière d’équipement, les ennuis commencent... Nous sommes les meilleurs amis du monde, animés des meilleures intentions, mais nous obtenons, en y passant beaucoup de temps, des réalisations très minces. On a l’impression de tailler des ailes à des mouches ! » Le « transfrontalier » exige qu’au-delà des discours, on prenne conscience d’une solidarité qui peine à se mettre en place. Il faut se souvenir, sans naïveté, que la concurrence existe sur le Rhin. Il faut être conscient aussi que concurrent ne veut pas dire « ennemi ». La concurrence exige lucidité, intelligence et doigté. Elle suppose respect de l’autre et fixation des règles du jeu. On en est souvent loin et on peut souhaiter que les « eurodistricts » feront avancer les choses. En attendant « Freeport » devrait ouvrir ses portes en 2011 et créer 600 emplois. Le centre menacera-t-il les emplois dans les commerces existants ? A Strasbourg cet argument a été pris en compte pour limiter les ambitions de ceux qui voulaient équiper en commerces la place de l’Etoile : le centre commercial « City Center » qui s’est ouvert (concurrence, concurrence !) à Kehl est peut-être bien l’enfant illégitime de ces restrictions.

Alain Howiller

Source : www.dna.fr, 06.11.2009

 

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