Centre de marques de Villefontaine : le Nord-Isère s’interroge

Le projet d’implantation d’un centre de marques à Villefontaine, regroupant près d’une centaine de magasins haut de gamme vendant à prix cassés, crée le débat dans le Nord-Isère. Les opposants craignent notamment une disparition des commerces de proximité dans les centres-villes, des emplois peu qualifiés et précaires, et une augmentation du trafic routier. Les partisans mettent en avant le nombre d’emplois créés, la zone de chalandise agrandie à l’échelle régionale, et la notoriété apportée au territoire.

Dossier réalisé par Anne-Gaëlle Metzger

Un terrain de dix hectares disponible près d’une sortie d’autoroute, à 30minutes de Lyon et une heure de Grenoble, Chambéry et Saint-Étienne, voilà de quoi attiser les convoitises. L’Epani est le propriétaire de ce joyau, situé sur la commune de Villefontaine. Elle devrait lancer cet automne un appel à projets pour l’implantation d’un centre de marques, aussi appelé village de marques. À l’image de ce qui existe à Romans-sur-Isère, dans la Drôme, ce centre pourrait regrouper une centaine de magasins, principalement consacrés à l’équipement de la personne (habillement, chaussures, accessoires,etc.), sur un positionnement haut de gamme mais proposant des articles de collections précédentes à prix cassés.

Solde d’emplois positif

Les aspects positifs du projet sont alléchants. Commandée par la Capi, une étude d’impacts du projet du village de marques à Villefontaine a été menée par le cabinet Sofred consultants, sur la base de données de l’entreprise Neinver. Ce promoteur immobilier compte parmi les six principaux opérateurs européens, au côté de Mc Arthur Glen, Realm, Value report, Concept et distribution (développeur de Marques avenue notamment), et Freeport. Il ressort donc de l’étude que 1,8million de visiteurs engendrerait un chiffre d’affaires annuel de 50M€. Le centre créerait environ 550 emplois directs, dont 220 en temps partiel, ainsi que plus de 70emplois induits, principalement dans les secteurs du nettoyage et de la restauration. Les emplois détruits dans le commerce local sont évalués à 46, entraînant un solde positif. Le projet serait également porteur de recettes fiscales pour Villefontaine, créerait des passerelles avec le pôle d’innovation constructives, permettrait de restructurer la zone,etc. Mais le conditionnel reste de mise au regard des impacts négatifs soulevés par l’étude et face aux réticences locales. Le centre de marques entraînerait une perte de chiffre d’affaires de 11,8K€ par an pour le commerce traditionnel en équipement de la personne ; le trafic routier augmenterait significativement ; il n’y aurait pas de lien avec la future Cité judiciaire (prévue sur le même site) ni avec le centre-ville ; les emplois seraient précaires et peu qualifiés ; le projet entraînerait un coût pour l’aménagement des infrastructures. Les inquiétudes portent également sur l’aspect développement durable et l’absence de dimension territorialedu projet. Un vrai partenariat devra être trouvé entre le porteur de projet et les acteurs locaux pour garantir un succès partagé sur le territoire.

Villefontaine, l’Epani et la Capi s’engagent en faveur du projet

L’avis favorable de la Capi entraîne la poursuite des démarches pour l’implantation souhaitée par la commune de Villefontaine.

Le vote du 29juin dernier est clair : 59 pour, 39 contre, 4 abstentions. La Capi a donc émis au début de l’été « un avis favorable au lancement par l’Epani d’un appel à projets pour l’implantation d’un village de marques, sur le site du Couvent à Villefontaine, intégrant les conclusions de l’étude d’impact réalisée par la Capi ». Alain Cottalorda, en tant que président de la Communauté d’agglomération Porte de l’Isère (Capi, regroupant 21 communes), attend de la part des investisseurs de « l’imagination pour faire baisser les inquiétudes ». Mais il reconnaît que lors du vote, « l’argument le plus lourd a été celui de l’emploi », suivi par la fiscalité sur le foncier bâti et la notoriété pour le territoire. Pascal Hornung, directeur général de l’Établissement public d’aménagement Nord-Isère (Epani), attendait ce vote pour poursuivre les démarches car, si le site est géré par l’Epani, « les effets d’un centre de marques se feront sentir sur toute l’agglomération ». Un appel à projets sera donc lancé à l’automne.

Lobbying et sondage Frantz Devigne, chef de cabinet du maire de Villefontaine Raymond Feyssaguet, se réjouit de la prise de position de la Capi qui a relevé « plus d’avantages que d’inconvénients » dans l’étude d’impacts. Il ajoute que cela fait maintenant « sept ans que le projet est en discussion, depuis la première sollicitation par l’opérateur Freeport. Nous avons eu le temps d’appréhender le projet. Il y a toujours une réticence des élus et de la CCI, mais nous leur apportons de l’information. » Un sondage a également été mis en ligne sur le site de la commune, en direction de la population. Le site explique que « des réticences politiques et institutionnelles extérieures risquent de faire échouer ce projet et le voir se réaliser ailleurs qu’en Isère, à proximité de notre territoire, sans en avoir toutes les retombées ni le bénéfice des créations d’emplois. Il est donc nécessaire dans un contexte hostile de mesurer votre intérêt pour ce projet. » Les résultats devraient être connus dans le courant du mois. Mais la commune ne doute pas de la réussite du projet. « Le centre apportera une nouvelle clientèle, sans confrontation avec le commerce local. Au contraire, il permettra de développer la restauration, de drainer du tourisme et d’enrichir le territoire. » Frantz Devigne précise que « rien ne s’oppose techniquement à l’implantation d’un centre de marques. Quatre opérateurs se sont déjà manifestés et d’autres viendront certainement avec l’appel à projets. Que le meilleur ressorte ! »

Les commerçants et la CCI inquiets

Les opposants à un village de marques sont en premier lieu les commerçants de centre-ville. Mais la CCI ne voit pas non plus le projet d’un bon oeil.

« Ce n’est pas du bon commerce, c’est de l’industrie commerciale. On n’y retrouve pas les tripes du dirigeant, ni l’implication des salariés, ni les services. » Christophe Carron, président de l’union commerciale de Bourgoin-Jallieu et dirigeant de trois boutiques de service informatique, Numerik’s, à Bourgoin, Vienne et Morestel, n’y va pas par quatre chemins. « Notre association regroupe une centaine d’adhérents, de tous secteurs, de toutes tailles. Nous avons une position unanime contre l’implantation d’un centre de marques. L’argent des gens n’est pas extensible. Ça détruira les entreprises familiales du centre-ville qui deviendra mort. Ce n’est pas du commerce de proximité. » Daniel Paraire, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Nord-Isère, est plus nuancé. « Nous sommes favorables à un projet commercial de qualité, incluant des loisirs et de la culture, qui soit réfléchi et abouti. Mais nous ne sommes pas trop favorables à un centre de marques qui n’amènera pas de touristes et risque de détruire les centres-villes. Nous craignons beaucoup une perte de qualité professionnelle, avec des emplois peu qualifiés et à temps partiel. Un centre de marques ramène de la concurrence déloyale et du bas de gamme. Nous voudrions discuter différents projets et nous faire entendre de la Capi et de la mairie de Villefontaine... »

Qualité vs. prix cassés En janvier2007, les CCI de Rhône-Alpes, la CGPME, le Medef et les Fédérations d’unions commerciales et artisanales avaient organisé un forum mobilisant « les personnes concernées par la prolifération des centres de magasins dits de marques ». Avaient notamment été soulignées « des pratiques commerciales de nature à fausser la concurrence et à abuser des consommateurs » et « le mépris des préoccupations essentielles correspondant à notre modèle de développement économique et social ». Alain Cottalorda, en tant que maire de Bourgoin-Jallieu, souligne que la clientèle des centres de marques « vient pour des prix cassés, pas pour visiter le musée. Mais si le commerce local se mobilise, il n’y aura pas que des effets négatifs. Et centre de marques ou pas, nous devons continuer à conforter et mettre en avant la qualité et l’attractivité de notre centre-ville ».

Benoît Meyronin. « Des oppositions légitimes »

Benoît Meyronin, professeur à Grenoble école de management et spécialiste du marketing des territoires, estime que l’implantation d’un centre de marques sur Villefontaine peut être positive... sous certaines conditions. Villefontaine est-elle appropriée pour une telle implantation ? La commune est située entre Lyon et Grenoble, en zone périurbaine. Ça a du sens de mettre ce type d’infrastructures à l’extérieur des métropoles. Il y a besoin de shopping dans la grande agglomération lyonnaise. Reste à savoir si c’est un projet greffé ou s’il rentre dans une stratégie plus large et réfléchie. La Capi est un territoire complexe, qui a besoin d’exister avec des icônes fortes pour attirer. C’est une belle opportunité, si elle intègre une dimension culturelle et des services, voire du résidentiel. Le projet soulève beaucoup de réticences... Un projet qui vise à renforcer l’attractivité d’un territoire soulève toujours des interrogations et oppositions, d’ailleurs légitimes, de la part des résidents et associations locales. Ça nécessite un gros travail d’information. Les enjeux d’une structure de consommation sont différents de celui d’un centre de production. Que répondre aux inquiétudes sur l’emploi et la concurrence ? Il y a un débat plus général sur le low cost et le service tiré vers le bas, avec des questions autour du temps partiel subi ou choisi. C’est aux collectivités locales d’être responsables et de demander des engagements sur le développement urbain, avec des enseignes qui offrent une qualité d’emploi. Il y aura nécessairement une concurrence avec le centre-ville. Mais ce type de centre commercial attire aussi un nouveau public qui peut aller en centre-ville si les transports en commun le permettent. Il faut être malin et pragmatique.

Situation géographique

Vue aérienne du site du Couvent à Villefontaine, à la limite de La Verpillière (en rose, le tissu urbain ; en orange, le tissu économique).

Le terrain convoité se situe sur la commune de Villefontaine, à la limite de La Verpillière.

Le terrain disponible pour l’implantation du centre de marques se situe sur le site dit du Couvent, à Villefontaine. Il est à proximité immédiate de la sortie nº6 de l’A43 (axe Lyon-Chambéry) et de la gare ferroviaire de La Verpillière. L’étude d’impact évalue le flux routier engendré par un village de marques à 800.000 véhicules par an, ou 15.400 véhicules par semaine (dont 4.300 le samedi). Les différentes hypothèses de l’aménagement du site ne relèvent pas de besoins particuliers sur l’A43, mais notent la nécessité d’« aménagements lourds » sur la RD1.006, notamment au niveau du giratoire de Villefontaine. L’offre de transports en commun devrait également être adaptée. Et des impacts négatifs sont craints sur les Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) entourant le site.

Source : www.lejournaldesentreprises.com, 10.09.2010

 

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